Entretien avec « Karlee »
By David Allison
Céline Masson et Stella O’Malley s’entretiennent avec « Karlee Monster ».
Lisez l’entretien en anglais ici.
Les récits de regret de transition constituent aujourd’hui une source précieuse pour comprendre la complexité des parcours de transition de genre. Longtemps restées peu audibles, ces voix permettent d’interroger les attentes de ces personnes qui entament une transition, les bénéfices qu’elle peut apporter, mais aussi ses limites et les raisons qui conduisent à revenir sur ce choix.
Dans cette perspective, Stella O’Malley, psychothérapeute et directrice de Genspect, et Céline Masson, professeure de psychologie clinique et co-directrice de l’Observatoire de la Petite Sirène (OPS), ont conduit un entretien avec une personne née de sexe masculin qui a regretté sa transition. On ne peut parler de détransition puisque opéré (vaginoplastie), Karlee ne peut plus retrouver le corps qu’il avait.
Sans chercher à généraliser une expérience individuelle, cet échange met en lumière les dimensions psychiques et sociales qui peuvent jalonner un tel parcours et ouvre un espace de réflexion clinique, au-delà des clivages idéologiques.
[Stella O’Malley et Céline Masson]
Lorsque vous avez commencé à penser que la transition pouvait constituer une solution, que viviez-vous à cette période de votre vie ? Avec le recul, avez-vous le sentiment que cette démarche répondait uniquement à un malaise en lien avec votre corps ou votre sexe, ou qu’elle était aussi une tentative de faire face à des difficultés plus profondes ? Si oui, lesquelles ?
[Karlee Monster] Je m’appelle Karlee, ou c’est du moins le pseudonyme que j’ai choisi pour témoigner. J’ai 31 ans ; je réside dans le Nord de la France. À 17 ans, j’ai commencé une transition de genre sans l’accord de mes parents. Cette transition précoce mènera plus tard à des regrets, ce pourquoi j’ai décidé de témoigner dans les médias, puis dans un livre paru récemment : “Certaines blessures ne se referment pas”, écrit avec l’aide d’une prête-plume et autopublié sur Amazon.
J’ai commencé à penser à la transition à 17 ans. Plus tôt, je n’avais jamais vraiment ressenti de malaise, ou d'”erreur”, par rapport à mon genre. En revanche, je ne supportais pas mon homosexualité et ma féminité. À cause de cela, j’étais harcelé au collège et, surtout, battu à la maison. À dix-sept ans, j’ai été en couple avec un autre garçon, et je n’assumais pas mon homosexualité. “Devenir une femme” me semblait être une solution pour ne plus porter cette honte de mon orientation. À l’époque, j’avais commencé un CAP en restauration, et je ressentais un malaise constant à cause de ma féminité. J’ai la sensation qu’en transitionnant, j’ai cherché à fuir l’homosexualité, l’homophobie, la honte d’être moi-même. J’ai la sensation qu’en transitionnant, j’ai cherché à fuir ma vie, l’homophobie que je subissais, la honte d’être moi-même. À fuir qui j’étais. À fuir ma vie. C’est au moment où j’ai découvert, sur internet, qu’on pouvait changer de genre, que tout a basculé : honte de la pilosité, honte de ce qui était, finalement, trop masculin.
[SO/CM] La France se distingue des pays anglophones par son contexte culturel, social et médical. Avec le recul, avez-vous le sentiment que ces spécificités ont influencé votre parcours ? Ou retrouvez-vous dans votre expérience des dynamiques comparables à celles décrites par des personnes ayant détransitionné dans d’autres pays ? Lesquelles vous paraissent communes, et lesquelles vous semblent propres au contexte français ?
[KM] J’ai l’impression que mon parcours est assez similaire aux témoignages que j’ai pu voir dans d’autres pays. Je pense que j’ai été influencée par les personnes qui faisaient des vidéos YouTube, qui affirmaient que cela avait tout réglé dans leur vie. Et que cela était accessible à tous ceux qui désiraient « aller mieux ». Les médecins m’ont rapidement dirigée vers la transition, en passant par des questions-raccourcis comme « Enfant, aimiez-vous le rose et les Barbie ? » les autres témoignages ressemblent, dans les grandes lignes, au mien.
[SO/CM] De nombreuses personnes ayant détransitionné racontent que la transition leur a d’abord apporté un réel soulagement, sans pour autant résoudre leur souffrance en profondeur. Avez-vous, à un moment de votre parcours, pris conscience que la transition ne répondait pas aux difficultés psychiques plus profondes que vous traversiez ? Qu’est-ce qui vous a amené à porter un regard différent sur votre expérience ?
[KM] J’ai ressenti un soulagement pendant plusieurs années. C’était comme un miracle. Puis, après quelques années, peu avant ma vaginoplastie, j’ai commencé à réaliser que cela ne pouvait pas résoudre tous les problèmes. Que cela n’allait pas réparer mon passé, mes traumatismes. Mais, malgré mes doutes, j’ai souhaité aller jusqu’à l’opération des parties génitales, car je pensais que c’est ce qui allait me permettre d’enfin devenir, véritablement, une femme. Et donc, peut-être régler définitivement mes problèmes. J’étais dans une sorte de prise de conscience mêlée à un énorme déni. C’est seulement lorsque je me suis réveillée de l’opération définitive que j’ai réalisé, non seulement que je n’étais pas plus une femme qu’avant, mais aussi que cela ne m’avait pas réparée.
[SO/CM] Si vous pouviez aujourd’hui vous adresser aux professionnels de santé qui vous ont accompagné dans votre transition, que souhaiteriez-vous qu’ils comprennent de votre parcours ? Y a-t-il une question que vous auriez aimé qu’ils vous posent, mais qui ne vous a jamais été posée ?
[KM] J’aurais souhaité que mon suivi psychologique obligatoire soit bien réalisé. Et je souhaiterais que ce suivi obligatoire soit remis à l’ordre du jour. Aussi, que le suivi ne se termine pas une fois les hormones prescrites. Le suivi psychologique ou psychiatrique doit être réalisé avec des médecins formés dans la dysphorie de genre, la transition, la détransition… Le spécialiste ne peut pas être désigné au hasard. Il doit s’assurer que la volonté de transitionner ne découle pas d’une maltraitance, ou ne soit pas influencée. A l’époque, j’aurais aussi aimé que l’on m’explique toutes les étapes dans le détail, avant de prendre la première pilule. Que l’on m’explique, notamment, ce qu’est réellement une vaginoplastie. À quoi cela ressemble, comment cela s’entretient, les effets secondaires, le ressenti… J’aurais souhaité que les chirurgiens ne me listent pas seulement les « bons côtés ». Qu’ils ne lissent pas leur discours. On ne m’a pas non plus informée des effets secondaires des hormones. Et, pour finir, j’aurais voulu entendre le témoignage de personnes qui regrettent. Et pas seulement des témoignages positifs. Que je prenne conscience que oui, certaines personnes regrettent.
[SO/CM] Vous avez vécu cette expérience de l’intérieur et vous portez aujourd’hui un regard différent sur votre parcours. Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux parents, aux thérapeutes et aux jeunes qui traversent une souffrance comparable ? Au-delà des débats politiques ou idéologiques, qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur la souffrance psychique, sur le développement de l’identité et, plus largement, sur la condition humaine
[KM] Aux parents : que vous le vouliez ou non, votre enfant risque de transitionner s’il souhaite le faire. Il vaut mieux l’accompagner, lui donner toutes les armes pour qu’il puisse se faire une idée réaliste. Lui trouver de bons spécialistes qui ne sont pas influencés ni influençables. L’inciter à aller voir plusieurs spécialistes différents pour avoir divers avis. L’inciter à prendre le temps. Attendre ses vingt-cinq ans. Lui expliquer que même s’il est sûr de lui-elle maintenant, il ou elle peut toujours changer d’avis plus tard. Il n’y a pas de perte de temps dans des choses aussi importantes que celle-ci.
Aux thérapeutes : Il faut absolument qu’ils arrêtent d’être si radicaux. Soit 100% pro transition, activistes, soit carrément transphobes. Les médecins doivent être neutres et aider les patients ; il n’y a pas de place dans la médecine pour l’idéologie ! Les médecins qui vérifient la stabilité d’un patient avant de le laisser transitionner ne sont pas transphobes, ils sont juste prudents !
Aux jeunes qui souhaitent transitionner : prenez votre temps. Moi aussi, j’étais pressée, et j’ai finalement fait l’erreur de me précipiter. J’aurais aimé me rencontrer sereinement à trente ans, et ne pas en être là aujourd’hui. Je sais que vous avez hâte, mais croyez pas, cela ne résoudra pas tout. Ne prenez pas le risque de regretter. Faites une psychanalyse sérieuse avant de vous lancer dans la transition. Un retour en arrière, même s’il est possible sur certains plans, n’est pas sans conséquences et sans séquelles. La vie sera difficile si vous regrettez, et sera peut-être même pire qu’à l’origine. Il vous faudra alors tenter de penser à autre chose, ce qui ne sera pas chose simple. Pour finir, je vous recommande de lire mon livre qui vous permettra de réaliser que je suis passée par là et que je ne peux donc que vous comprendre.
Nous vous remercions pour cet entretien
Céline Masson et Stella O’Malley
Lisez le témoignage de Karlee Monster – Certaines Blessures ne se referment pas – disponible uniquement sur Amazon / Suivez Karlee sur Instagram : @Karlee.Monster
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