La féminité: de la fuite à l’acceptation
By Axelle
J’ai subi des agressions sexuelles dans mon enfance. La violence sexuelle a été dans ma vie depuis mon plus jeune âge. Au fil des ans, j’ai essayé plusieurs stratégies pour l’éviter, des arts martiaux à l’alcoolisme, de la plus grande discrétion à la turbulence et à l’exubérance.
J’ai souvent voulu être un homme parce que, dans mon esprit, être un homme signifie liberté, force, et surtout, protection contre les agressions sexuelles. Les hommes dans les films, les livres et les jeux vidéo étaient forts et libres de faire ce qu’ils voulaient de leur avenir. J’avais beaucoup de rêves, et souvent j’ai entendu : « Une femme ne peut pas faire ça. » Au début, j’ai essayé de leur prouver qu’ils avaient tort. J’ai essayé de prouver que j’étais forte, que j’étais libre et que je n’avais besoin de personne. Le traumatisme que j’ai subi a quand même fini par me briser.
Jeune, j’ai toujours voulu être l’égale de mon frère et traitée comme un garçon. Vers onze ans, j’ai formulé le désir d’être un homme. À l’école, on me savait lesbienne, et j’ai perdu toutes mes amies à cause de ça. J’étais une bête de foire aux yeux de la majorité de mes camarades, et je me suis retrouvée à côtoyer un groupe de jeunes hommes qui m’ont régulièrement agressée. Nous tentions tous de nous montrer braves, et je devais l’être encore plus parce que j’étais une fille, alors j’ai enduré.
Même si j’admettais être lesbienne, je n’avais jamais pensé qu’une femme puisse m’aimer, et j’ai simplement pensé que ma vie se résumerait à ça : se battre pour être le plus fort, traîner avec des mecs, être une bête de foire.
Dans ma tête, être féminine signifiait être violée, ce qui équivalait à une condamnation à mort. Je devais donc m’en tenir à distance le plus possible. Je n’ai pas vraiment pensé à des relations et à la façon dont je pourrais être séduisante pour les femmes. J’étais simplement en mode survie, tout le temps, essayant d’être plus forte dans un seul but : ne plus jamais me faire agresser. Parfois, dans un coin de mon esprit, je rêvais d’être en couple avec une femme, mais ça ne m’a jamais paru possible. Peut-être en tant qu’homme, ou peut-être jamais. Je me suis toujours sentie inadéquate en tant que femme, surtout avec d’autres femmes.
Comme les garçons que je côtoyais, j’avais une vie familiale compliquée. Je me suis retrouvée à la rue, ou bien hébergée chez des gens que je ne connaissais pas. Je bougeais beaucoup et je n’avais ni projet ni stabilité. J’ai essayé de transitionner socialement quelques fois, mais j’ai toujours fini par rebrousser chemin et essayer de faire la paix avec mon corps.
Comment j’ai décidé de transitionner
Il y avait deux hommes, appelons-les Tom et Jack, qui ont fait pencher la balance en faveur de ma transition. Tom était un homme trans identifié, et Jack était simplement un des gars que je côtoyais.
J’ai rencontré Tom en faisant du pouce. Pour faire court, il m’a parlé de consentement, de féminisme woke, et comment trouver de l’autonomie dans ce qu’il appelait le « travail du sexe ». Je venais de sortir d’une secte où le leader m’avait violée plusieurs fois. Tom m’a dit que quoi que je fasse, je me ferais agresser à nouveau et que tant qu’à faire, je pourrais être payée, surtout parce que « j’avais le corps parfait pour ça ». Il m’a aussi parlé des mystères du genre et de guérison des traumatismes avec du BDSM. J’ai recommencé à espérer une solution magique. J’ai commencé à penser beaucoup plus sérieusement à la transition. Cette fois, j’avais quelqu’un d’autre, quelqu’un qui prenait des hormones et qui m’expliquait beaucoup de choses, et ça semblait possible, et même souhaitable. Je pouvais enfin arrêter de me sentir impuissante face à mes agressions et regagner du pouvoir. Je pouvais contrôler mon avenir, contrôler mon corps, ne plus jamais être la fille étrange que tous les hommes veulent agresser et que toutes les femmes jugent.
Jack était simplement l’une des nombreuses personnes qui firent une blague à propos du fait que j’aurais peut-être dû être un homme. J’essayais vraiment d’être à l’aise avec le fait d’être une femme, et ce mec sorti de nulle part me dit que j’aurais été mieux en homme parce que j’étais masculine et compétitive, parce que je voulais être plus forte et, bien évidemment, parce que je détestais évidemment être perçue. Cette petite chose fit pencher la balance à ce moment. Si ça n’avait pas été ça, ça aurait été quelque chose d’autre plus tard, qui sait?
J’ai fini par suivre les conseils de Tom. Je venais de fêter mes 18 ans. J’ai fait une vidéo avec lui, quitté sa ville et tenté de me prostituer. Je ne me souviens pas de la majorité de cette période; je sais seulement que je ne pouvais pas le faire beaucoup. Au même moment, j’ai commencé à transitionner, tout en continuant d’écouter ses conseils. Tout est flou, et il est difficile d’en parler.
Je suis allée au Planning familial : j’ai eu de la testostérone très facilement et j’ai vécu en tant que faux homme à partir de ce moment-là. J’ai trouvé un travail dès qu’on a cessé de me prendre pour une femme, et j’ai économisé pour mon opération chirurgicale. Je travaillais quand je pouvais et je vivais chez des amis. C’était mieux que mes années à la rue. L’un de mes amis était violent avec moi. L’appartement a fini par être rendu, donc je me suis retrouvée à vivre en squattant, c’est-à-dire en vivant illégalement dans un logement inoccupé. J’avais un assez bon emploi. J’ai démissionné dès que j’ai eu assez d’argent et j’ai eu ma mastectomie à 19 ans.
Obtenir une mastectomie fut facile
J’ai vu le chirurgien, trouvé un psychiatre qui me donnerait une lettre en un seul rendez-vous, eu un scan [tomodensitométrie] de mes seins, donné l’argent, et c’est tout.
Je me souviens très bien du rendez-vous avec le psychiatre. En ligne, il était connu pour donner les papiers nécessaires très rapidement et sans poser de questions. Quand je suis entrée, j’ai eu le sentiment qu’on savait tous deux pourquoi j’étais là et comment ça allait se passer. Il m’a demandé si j’étais heureuse en tant qu’homme : j’ai répondu que j’avais du travail et une petite amie, ce à quoi il a hoché la tête et écrit la lettre dont j’avais besoin. Bien sûr, je n’avais pas de petite amie et j’étais très visiblement sans domicile fixe, mais sur Internet, c’est ce qu’on m’a conseillé de dire, et le psychiatre savait déjà pourquoi j’étais là. Je suis partie environ cinq minutes après, et j’étais très contente d’avoir surmonté le seul obstacle qui aurait dû me freiner.
Le chirurgien savait aussi que j’étais à la rue et m’a laissé dormir à l’hôpital deux nuits de plus après ma chirurgie. Après ça, en janvier, j’étais de retour à la rue.
Je ne suis pas exactement sûre de ce que j’aurais aimé qu’ils fassent à ce moment-là, mais je pense que le chirurgien n’aurait pas dû m’opérer, sachant que je ne pourrais pas cicatriser correctement. Je lui ai donné littéralement tout mon argent. Le psychiatre a menti sur le papier, disant qu’il avait été mon docteur depuis longtemps et me connaissait.
Comment c’était de vivre «en tant qu’homme»
J’ai fait des tentatives de suicide à peu près deux fois par an. Je changeais d’endroit tous les trois mois, et j’avais parfois des problèmes d’alcoolisme. Ça semblait toujours mieux qu’avant, parce que je pouvais travailler et que j’essayais d’aller de l’avant. La vie était difficile, mais personne ne m’a agressé pendant un temps; on m’écoutait quand je parlais, et je pouvais trouver du travail facilement. Je pouvais aller dehors et interagir avec la société sans être réduite à un objet sexuel, et ça, c’était vraiment bien.
J’avais des moments où j’avais l’impression d’avoir enfin la force d’aller mieux, puis je sombrais à nouveau et voulais mourir. J’essayais de m’en sortir, et je ne savais pas comment.
J’ai souvent eu des doutes à propos de la transition, mais tout le monde sur Internet disait que c’était normal et que ça ne voulait rien dire. Au Planning familial, le personnel savait que je n’étais pas sûre non plus, mais m’a quand même donné de la testostérone. J’aurais préféré qu’on ne m’en donne pas et qu’on m’aide concernant mes traumatismes. Elles m’ont juste donné des hormones et m’ont dit que j’allais bien.
La même chose s’est passée avec mes problèmes de santé. Mon ventre, au niveau de l’utérus, me faisait tellement mal que je ne pouvais pas tenir debout et m’évanouissais presque. La docteure m’a dit que c’était normal. Elle m’a conseillé de prendre un analgésique ou alors de me faire retirer l’utérus. J’aurais aimé qu’on me dise dès le début que ça arriverait et qu’on ne me dise pas de faire une autre chirurgie comme si de rien n’était. Les chirurgies et les hormones ont un impact non négligeable sur la santé, ce qui a été ignoré par tous les professionnels que j’ai rencontrés pendant ma transition.
À un certain moment, j’avais vraiment envie de faire machine arrière. Ma santé se détériorait; j’avais l’impression de mentir et de vivre une double vie, tout en prétendant que ma première vie avait pris fin il y a longtemps. J’étais fatiguée de me fuir moi-même. Fatiguée d’essayer. Honnêtement, parfois je ne me souviens pas de toutes les raisons qui m’ont fait détransitionner. Le plus grand facteur était ma santé et le sentiment de vivre un mensonge. Je ne voulais plus avoir ce sentiment de vivre un mensonge. Je suis née femme, et rien n’y changerait. Les quelques amitiés que j’ai eues avec d’autres lesbiennes me manquaient, même si ça n’avait duré que quelques semaines pendant l’été. Pourquoi n’ai-je pas cru que je pouvais être l’une d’elles? Pourquoi ai-je été autant encouragée à transitionner?
De toute façon, j’avais un torse plat, un peu de barbe et une voix grave. Je me suis dit : soit je fais une phalloplastie pour voir si je me sentirais enfin complète, soit j’arrête là et je fais marche arrière.
J’ai pensé ça avant la mastectomie aussi. Je regrette de ne pas avoir écouté mon instinct et de ne pas l’avoir annulée. Mais à ce moment-là, je pensais avoir été sous testostérone pendant trop longtemps pour faire marche arrière; je pensais que la mastectomie m’aiderait enfin à être acceptée et me faire sentir comme un vrai homme.
Je n’aurais jamais pu me sentir comme un vrai homme. Parce que je ne l’ai jamais été.
Le chemin vers la détransition et au-delà
Je ne m’étais jamais vraiment renseignée sur la détransition auparavant; je l’avais à l’esprit, mais je ne savais pas que nous étions si nombreux. J’ai échangé en ligne, lu, écouté des audios. Ça faisait du bien de ne pas être seule et de trouver des gens qui pensaient un peu en dehors de l’idéologie woke qui m’entourait.
À un moment, après une tentative de suicide après laquelle je me suis retrouvée recousue à l’hôpital, puis je suis allée vivre chez des amis. Ils m’ont offert une chambre. Après dix ans environ, c’était la première fois que j’avais un espace à moi. Je dormais toujours dans des logements inoccupés, des dortoirs, des canapés, des cages d’escaliers… avoir une chambre où je pouvais fermer à clé pour dormir et savoir que personne ne pouvait m’atteindre, une pièce où je pouvais pleurer, rire et dormir autant que je voulais, ça a vraiment tout changé. On avait assez à manger, ce qui a aussi représenté un grand changement. J’ai passé quelques mois à juste dormir, manger et digérer ces dernières années, depuis le logement occupé illégalement jusqu’à mon enfance.
Ce fut une période très importante. Je ne savais pas quoi faire à propos de la transition. J’hésitais encore. Cette année semblait suspendue dans le temps. À un moment donné, je suis allée voir un « ami », un homme trans identifié. J’ai subi une agression sexuelle dans l’autobus, puis me suis fait violer par mon « ami », qui m’a avoué qu’il aimait les jeunes adolescents : il a dit me trouver attirante parce que j’étais anorexique à ce moment-là et que, d’après lui, j’avais l’air d’un jeune garçon. Après ça, je suis retournée dans ma chambre et je n’ai pas pu en sortir ni parler. Quelques mois plus tard, j’ai trouvé une psychologue qui m’a aidée.
Avec son aide, j’ai parlé et mangé à nouveau, et j’ai fait la paix avec mon corps et mon passé. Très vite, poursuivre la transition m’a semblé absolument impraticable. Je ne ressentais plus le besoin de me cacher sous une autre identité. J’ai commencé à ne plus m’inquiéter à propos du genre et à me concentrer sur ce que je pouvais faire de ma vie. Pour moi, c’était la clé : me concentrer sur ce que mon corps pouvait faire au lieu de ce à quoi il pouvait ressembler.
J’ai décidé que la transition ne valait pas le coup, que j’étais une femme et le serais toujours, et que ça n’avait rien à voir avec mes sentiments, mais plutôt un fait fondamental de la vie. Prétendre être quelqu’un d’autre n’allait pas jouer en ma faveur, même si je voulais être ce quelqu’un d’autre et que j’avais l’impression que ça me réparerait. J’ai arrêté d’y penser autant et j’ai commencé à aller de l’avant.
Maintenant, à 26 ans, je suis beaucoup plus stable mentalement. J’ai l’impression de simplement commencer à vivre. J’ai un appartement, j’ai rencontré une femme fantastique et j’essaie de retourner à l’école. Parfois, j’aimerais encore avoir une autre apparence, quand des hommes me harcèlent et que j’ai peur pour ma sécurité. Mais je n’ai aucun regret et j’ai trouvé d’autres façons de gérer ce sentiment. Je suis en bien meilleure santé qu’avant et je suis heureuse la plupart du temps.
